La NASA s’apprête à lancer une mission de sauvetage risquée pour un satellite scientifique

Le télescope spatial Swift, dont la réactivité est essentielle pour l’étude des sursauts gamma, est menacé par une hausse de l’activité du Soleil. Dans le cadre d’une mission mandatée par la NASA, un satellite a été mis au point pour partir à sa rescousse le 27 juin.


Le satellite de maintenance robotisé LINK de Katalyst Space avant son encapsulation dans une fusée Pegasus XL de Northrop Grumman, le 8 juin 2026, au centre spatial Wallops de la NASA, en Virginie. NASA/RON BEARD 

Sur Terre, les tempêtes solaires sont souvent accompagnées d’aurores boréales magnifiques et inoffensives. Mais, dans l’espace, cette hausse soudaine de l’activité du Soleil est synonyme de menace. Le télescope spatial Neil Gehrels Swift Observatory, plus connu sous le nom de « Swift », en fait les frais.

Lancé en 2004, il a subi à plusieurs reprises de forts bombardements de vents solaires, qui, à environ 600 kilomètres d’altitude, ont eu pour effet de densifier l’atmosphère autour de lui. Résultat : l’engin, ralenti par la friction de l’air, descend plus rapidement que prévu vers la Terre. Si rien n’est fait, sa trajectoire l’amènera jusqu’à la limite de l’atmosphère, où il finira carbonisé.

La NASA a demandé en conséquence à l’entreprise Katalyst Space Technologies de créer un satellite sauveteur nommé « Link ». Le but est de s’amarrer à Swift, de le pousser un peu plus haut en altitude, jusqu’à atteindre une orbite acceptable, puis de s’en détacher.

La mission est prévue pour le 27 juin, a annoncé, mercredi 17 juin, l’agence spatiale américaine. Elle partira des îles Marshall, dans le Pacifique, à bord d’un avion de Lockheed Martin. Sous sa carlingue sera fixée une fusée Pegasus XL de Northrop Grumman, laquelle s’envolera ensuite pour projeter Link en direction du télescope. Là, il se servira de ses trois bras robotiques pour attraper le télescope avant de pouvoir se déplacer avec lui.

« C’est un type de mission extrêmement complexe, considère Andrew Wolahan, ingénieur à l’Agence spatiale européenne (ESA). Il y a de nombreux paramètres à prendre en compte, mais cela pourrait, à terme, changer la façon dont fonctionne toute l’industrie spatiale. »

« Révolution »

Andrew Wolahan est pour sa part chef de projet sur une mission de maintenance spatiale (RISE) en cours de conception, qui prévoit de pouvoir amarrer un satellite, le sauveteur, à un autre en orbite géostationnaire afin de prolonger sa durée de vie. « L’espoir est de pouvoir le garder en orbite, mais aussi de le manœuvrer, voire de l’inspecter. C’est une manière de le conserver au lieu de le remplacer, et ainsi de faire des économies tout en limitant la pollution spatiale. »

Dans l’histoire spatiale, on compte peu d’exemples de missions similaires. En 1993, des astronautes, partis avec la navette spatiale américaine, étaient intervenus pour réparer les malfaçons du télescope Hubble. La capacité d’adaptation d’humains sur place permet d’éviter les problématiques d’automatisation. Plus récemment, en 2020, la NASA a ciblé des satellites de télécommunications, avec les missions MEV-1 et MEV-2, qui correspondent à ce que RISE veut tenter. Des tentatives rares, donc.

Pour Swift, l’enjeu est d’autant plus important que la mission scientifique est unique. « Swift a été une révolution pour la science des sursauts gamma, assure Susanna Vergani, chercheuse du CNRS au Laboratoire d’étude de l’Univers et des phénomènes extrêmes de l’Observatoire de Paris, qui a participé à ce télescope. Il nous a permis de découvrir des milliers de sursauts, ainsi que les processus au cœur de leurs émissions. »

L’atout de Swift est avant tout sa capacité à voir une large portion du ciel en une seule observation, ce qui lui permet de détecter davantage de sursauts. Cela passe par son instrument BAT (Burst Alert Telescope), qui permet d’indiquer aux autres instruments la direction du signal à observer. « Un sursaut ne dure que quelques secondes, détaille Susanna Vergani. Mais l’émission rémanente reste plus longtemps, et la réactivité de Swift nous a offert de nombreuses données capitales. » Depuis 2024, le télescope a un nouvel allié : le satellite sino-européen SVOM, aussi consacré aux sursauts gamma, qui dispose de caractéristiques complémentaires à celles de Swift.

Les risques d’échecs sont grands

« Avec Swift, toutes les données sont accessibles en temps réel pour l’ensemble de la communauté scientifique, précise Susanna Vergani. C’est capital pour ce type de phénomènes transitoires qui nécessitent d’être dynamiques et réactifs pour bien les comprendre dans leur ensemble, et ce n’est pas le cas avec SVOM. »

Les arguments sont suffisamment nombreux pour tenter un sauvetage, mais les risques d’échec sont grands. En cause : un développement de Link en quelques mois à peine, une intervention en orbite basse extrêmement encombrée, sans oublier le fait que Swift, comme l’ensemble des satellites, n’a pas été conçu pour subir un remorquage.

« Chaque satellite est unique, note Andrew Wolahan. Et c’est bien le problème puisque, contrairement à des voitures, par exemple, ils ne sont pas standardisés. C’est pourquoi nous travaillons sur un démonstrateur technologique pour l’instant avec RISE, mais, si nous voulons développer ce type d’intervention, c’est toute l’industrie qui doit changer. »

Si les satellites étaient conçus de manière à pouvoir s’amarrer facilement à d’autres, ce serait un avantage pour de nombreuses missions. C’est pour cette raison que, au-delà des projets scientifiques comme Swift, certains opérateurs télécoms, comme Eutelsat, participent à la mission RISE pour augmenter la durée de vie de leurs engins coûteux en orbite géostationnaire.

Un tel amarrage pourrait un jour s’accompagner d’un chargement en carburant. Cela ajoute une autre dose de complexité, mais contribuerait à rendre les satellites plus durables. Le monde militaire, notamment, s’intéresse à cette pratique pour pouvoir déplacer ses satellites plus facilement sans risquer de trop diminuer leur durée de vie. Aux Etats-Unis, la Space Force prévoit des tests pour 2027, alors que la Chine cherche aussi, de son côté, à maîtriser cette technologie-clé.

Par Hugo Ruher (c) Le Monde